Remplacer le charbon par de l’urine et du soleil ? C’est cette idée low-tech un peu folle formulée il y a une dizaine d’années que des scientifiques des équipes NCO et Nanomag ont réussi à concrétiser. Il s’agissait de remplacer le charbon fossile ou le charbon de bois dans le domaine de la métallurgie. Cette dernière consiste à transformer le minerai d’oxyde de fer extrait des mines en de l’acier utilisable pour la fabrication de différents objets. Le charbon a deux rôles dans ce procédé utilisé depuis des millénaires : un rôle chimique et un rôle de producteur de chaleur. Dans le procédé mis au point dans le laboratoire toulousain, la chaleur est apportée directement par la concentration d’un rayonnement lumineux, et les molécules chimiques nécessaires proviennent de l’urine. Ce procédé est faiblement émetteur de carbone, ne nécessite ni électricité, ni charbon fossile, ni bois, et enfin se base sur des ressources accessibles partout sur la planète : du soleil et de l’urine. Il est donc en parfaite adéquation avec la philosophie low-tech qui a animé les scientifiques à l’origine de l’étude.
Article : « « Natural sciences for post-growth in practice: low-tech iron oxide reduction under a concentrated light flux using urine-derived ammonia and hydrogen as reducers», M.-H. Pietraru, M. Luu, J. P. Smit, S. Lachaize, J. Carrey, J. Clean. Prod. 576, 149114 (2026)
Marion Luu, qui a effectué son doctorat au LPCNO sur ce sujet : « Nous avons montré que l’urine peut être une bonne source d’ammoniac, qui est lui-même un réducteur de l’oxyde de fer. Nous avons étudié deux méthodes différentes pour produire l’ammoniac à partir d’urée : l’une consistant à chauffer l’urée à l’aide du rayonnement solaire et l’autre consistant à stimuler la décomposition de l’urée à l’aide de graines broyées. Et ces deux méthodes nous ont permis de produire du fer ! ».
Ce schéma montre le principe d’un procédé permettant de réduire de l’oxyde de fer à partir d’urine et d’énergie solaire concentrée. Deux voies possibles pour produire de l’ammoniac sont représentées : en haut, la pyrolyse de l’urée ; en bas, la décomposition de l’urée en solution aqueuse, stimulée par des graines broyées. Dans l’article publié par Pietraru et al., les étapes 3, 2’, 3’ et 4’ ont été étudiées, tandis que les étapes 1 et 2 ont déjà été étudiées dans la littérature
Sébastien Lachaize, chercheur au LPCNO et co-auteur de l’étude : « Ces travaux sont l’aboutissement d’un projet et d’une idée que nous avons eue il y a presque dix ans, en nous demandant à quoi ressemblerait une recherche scientifique en low-tech. Nous avons commencé par montrer que la réduction de l’oxyde de fer sous flux lumineux concentré était possible avec de l’hydrogène, puis de l’ammoniac, et enfin maintenant de l’urée.
Julian Carrey, chercheur au LPCNO et co-auteur de l’étude : « Nous souhaitions nous attaquer à la métallurgie du fer car c’est un procédé très proche des besoins fondamentaux des humains, mais dont le principe de base n’a pas évolué depuis des millénaires : utiliser du carbone. Nous souhaitions montrer qu’une métallurgie low-tech qui ne soit pas basée sur le carbone est possible. Le procédé ne contribuerait ainsi ni à la déforestation ni à l’épuisement des énergies fossiles. ».
Les scientifiques ont estimé la quantité maximale de métal qui pourrait être produite à l’aide de ce procédé, si l’entièreté de l’urine humaine lui était consacrée. Elle s’élève à une quinzaine de kg par an et par personne, une quantité bien plus faible que l’acier produit actuellement (environ 250 kg/an). Les scientifiques à l’origine du projet argumentent que la quantité considérable d’acier produite actuellement est dans tous les cas incompatible avec l’habitabilité de la planète sur le long terme et qu’elle doit impérativement décroitre fortement.
Un tel projet de recherche vise ainsi à alimenter les réflexions sur le système technique d’une société post-croissance, qui serait à la fois pérenne, équitable et conviviale, et dans lequel les technologies utilisées seraient low-tech. Les scientifiques à l’origine du projet espèrent que leurs résultats vont encourager d’autres équipes à aborder leurs thématiques de recherche avec l’angle low-tech, afin de prendre en compte l’urgence écologique et climatique, dont on perçoit jour après jour plus fortement les conséquences sur nos vies.
Marie-Hélène Pietraru, post-doctorante au LPCNO : « Face à l’urgence climatique et écologique, il nous semble que les questions de recherche doivent se poser différemment. Nous prônons une nouvelle manière d’aborder la recherche scientifique, qui prenne en compte les limites planétaires et soit pertinente pour un monde post-croissance. La recherche scientifique sur la décroissance a jusqu’à présent été principalement effectuée par les économistes. Nous essayons de montrer par cet article que les sciences naturelles et l’ingénierie sont nécessaires dans ce nouveau paradigme ».
Compléments scientifiques
► La métallurgie consiste à transformer l’oxyde de fer (Fe2O3) en fer (Fe) à l’aide d’un réducteur chimique, qui est traditionnellement le carbone, suivant ainsi l’équation Fe2O3 + 3/2 C → 2 Fe + 3/2 CO2. Il est possible d’utiliser des réducteurs sans carbone, tels que l’hydrogène ou l’ammoniac. Dans ce cas, il n’y a pas d’émissions de CO2 lors du procédé. C’est actuellement la voie envisagée par l’industrie pour décarboner ce procédé. Néanmoins, dans le procédé industriel envisagé aujourd’hui, produire l’hydrogène ou l’ammoniac nécessite des procédés high-tech basés sur l’utilisation de quantités très importantes d’électricité. Ainsi, notre équipe avait calculé, dans un article publié en 2025, qu’il faudrait entre 1/5 et 1/4 de la production d’électricité mondiale pour décarboner la métallurgie en utilisant ce procédé [1].
► Pour remplacer le charbon en tant que source de chaleur, le principe consiste à concentrer les rayons du soleil à l’aide de grands réflecteurs pour élever la température d’un réacteur ; il s’agit du « solaire à concentration ». Ce principe peut être utilisé à l’échelle domestique pour cuisiner [2], mais également à plus grande échelle pour produire de l’électricité. Il y a plusieurs centrales de ce type en Espagne ou en Afrique du Nord. Le principe de ces centrales solaires pourrait être utiliser pour la production métallurgique. Des collaborateurs de notre équipe, au four solaire d’Odeillo, ont fait des expériences et des modèles montrant que cela était possible [3-5].
► Le composant principal de l’urine est l’urée, à une concentration moyenne d’environ 20 g/L. L’urée se décompose en ammoniac sous l’effet de la chaleur ou d’une enzyme, l’uréase, qu’on trouve dans certaines plantes et certaines bactéries. Ces bactéries contenant l’uréase peuvent se développer au cours du temps dans de l’urine stockée ou dans les eaux usées, et donc permettre la décomposition de l’urée en ammoniac dans l’urine sans ajout de produit chimique supplémentaire. Dans notre étude, nous avons montré qu’on pouvait aussi accélérer considérablement la décomposition d’urée en ammoniac en rajoutant à l’urine des graines broyées de soja ou de pastèque. Nous avons également montré que l’on peut décomposer l’urée en la soumettant à un flux lumineux concentré qui va permettre de la chauffer. Quelle que soit la méthode utilisée, l’ammoniac ainsi produit peut être utilisé pour transformer l’oxyde de fer en fer.
► Actuellement, le procédé métallurgique le plus courant, réalisé dans des haut-fourneaux, est basé sur l’utilisation de charbon. Ce procédé conduit à l’émission de 2,2 tonnes de CO2 par tonne d’acier produit. Plus généralement, les 2 milliards de tonnes d’acier produits par an sont responsable de 8% des émissions de CO2 mondiales
►Les low-techs, qui ont été popularisées en France par Philippe Bihouix [6], sont des technologies qui sont adaptées aux enjeux écologiques et sociaux de notre temps. Dans un article publié en 2021, notre équipe considère qu’une technologie est low-tech si « elle constitue une brique élémentaire d’une société pérenne, équitable et conviviale » [7]. La recherche scientifique en low-tech est actuellement peu développée, mais on peut signaler deux articles écrits par des équipes françaises, l’un sur les low-techs en général [8], et l’autre sur les low-techs en médecine [9].
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[1] “Towards solar metallurgy: Iron ore reduction by ammonia under concentrated light flux”, M. Luu, B. Sanglard, S. Lachaize, J. Carrey, Solar Energy 287, 113250 (2025)
[2] « Décarboner notre façon de cuisiner : la parabole solaire est-elle une bonne option ? », J. Carrey, B. Sanglard, L. Tiruta-Barba, S. Lachaize, The Conversation, 4 juin 2024. “Life cycle assessment of a parabolic solar cooker and comparison with conventional cooking appliances”, B. Sanglard, S. Lachaize, J. Carrey and L. Tiruta-Barna, Sustain. Prod. and Cons. 42, 211 (2023)
[3] “A Novel Rotary-Cavity Reactor for Sustainable Solar Metallurgy: Design and Experimental Demonstration of Direct Reduction of Iron Ore”. S. Abanades, R. Garcia et J. Cong, Chemical Engineering Journal 505, 159441 (2025).
4] “Solar-Aided Direct Reduction of Iron Ore with Hydrogen Targeting Carbon-Free Steel Metallurgy”. S. Abanades et S. Rodat, Renewable Energy 235, 121297 (2024).
[5] “Dynamic Simulation of a Solar-Based Iron Producing Plant Using Hydrogen as Reductant”, D. Jaffré, S. Rodat et S. Abanades, Chemical Engineering Science 320, 122429 (2026).
[6] “L’âge des low-techs”, Philippe Bihouix, Le seuil (2014)
[7] “Les low-techs comme objet de recherche scientifique. Vers une société pérenne équitable et conviviale”, J. Carrey, S. Lachaize, G. Carbou, La pensée écologique (2021)
[8] “Low-tech approaches for sustainability: key principles from the literature and practice”, A.Tanguy, L. Carrière and V. Laforest, Sustainability: Science, Practice and Policy 19, 2170143 (2023).
[9] “Low-tech medicine: Enhanced definition and scope. A narrative review », T. Daly, D. Vaidis, J. Brunier et al., Adv Clin Exp Med., doi:10.17219/acem/224445 (2026)